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Présidentielle 2020 : « La seule réforme de la CEI ne suffira pas à garantir un scrutin apaisé et transparent »

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Pourtant, pour l’Ong qui a réussi à obtenir de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples, une décision qui oblige l’Etat ivoirien à réformer la CEI, il faut que cette nouvelle Commission soit conforme à des exigences qui ne vont pas plaire à l’opposition et encore moins au pouvoir en place, car tous envisagent bien d’avoir des représentants au sein de cette nouvelle CEI qui se prépare. Le Docteur Arsène Néné Bi, président de l’ONG Action pour la protection des droits de l’Homme (APDH) plaide pour une CEI apolitique, donc sans des représentants du pouvoir, des religieux et surtout des partis de l’opposition en son sein.

Il veut une CEI confiée exclusivement à la société civile. Mais cette condition ne suffira pas à garantir des élections apaisés et crédibles. Il faut aussi selon lui, revoir le Conseil constitutionnel et la Radiotélévision ivoirienne (RTI) qui doivent tous être revus pour éviter à la Côte d’Ivoire, le risque de revivre lesélections de 2010 et son corollaire de morts. Il nous explique à travers cette interview exclusive accordée à presseivoire.net, les arguments d’une telle posture.

 

INTERVIEW : Docteur Arsène Néné Bi, Président de l’ONG Action pour la protection des Droits de l’Homme en Côte d’Ivoire (APDH).

Bonjour Docteur Arsène Néné Bi, L’APDH que vous dirigez a été à l’origine de tout ce qui se dit aujourd’hui autour de la réforme de la Commission électorale indépendante (CEI) en intentant une action auprès de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples. Aujourd’hui, vous avez eu gain de cause après la décision de cette Cour depuis que le Chef de l’Etat a entamé le processus de réforme de la CEI qu’il avait promis de faire suite à votre action. Quel est votre avis sur l’évolution de ce processus ?

Tout d’abord, l’APDH se félicite de cette décision prise par le Chef de l’Etat d’exécuter la décision rendue par la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples, en date du 18 novembre 2016. Vous savez que cette décision a été prise à la suite de plusieurs hésitations mais finalement, et c’est le plus important, aujourd’hui, la décision a été prise. Mieux vaut tard que jamais.

La première étape de cette décision, consistait pour le Premier ministre et son gouvernement à recevoir les formations politiques, et ensuite, les organisations de la société civile à l’effet de leur expliquer ce que le gouvernement attendait d’eux pour les négociations. Il a été demandé aux ONG et aux partis politiques de faire des propositions allant dans le sens de l’interprétation du dispositif de la décision du 18 novembre 2016. Cela dit, aujourd’hui, les différentes propositions des organisations de la société civile et récemment des partis politiques ont été déposées.

Nous sommes dans l’attente de recevoir une nouvelle convocation de la part du gouvernement à l’effet de pouvoir aller défendre nos positions dans le cadre d’un dialogue véritable pour faire en sorte que nous puissions aboutir à une CEI non pas seulement consensuelle comme le prétendent les uns et les autres, mais surtout une CEI consensuelle fondée sur le droit.

Qu’est-ce que vous appelez une CEI fondée sur le droit ?

Une CEI fondée sur le droit, tout d’abord, parce que vous vous souviendrez que l’actuelle Commission électorale indépendante est le fruit d’un consensus. Aujourd’hui, tous en appel à une CEI consensuelle en oubliant ce fait. Or le problème est que la CEI consensuelle actuelle a été mise en place en violation de nombre d’instruments internationaux dont Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance qui prescrit la mise en place d’un organe indépendant et impartial. Nous souhaitons donc une CEI conforme à ces principes d’impartialité et d’indépendance mais aussi et surtout, une CEI qui respecte l’égalité des candidats.

Ce troisième point étant souvent occulté dans le débat sur la question. Vous vous rendez compte par exemple que l’actuelle CEI comporte en son sein, que des représentants des partis politiques. Ce qui met à mal, viole le principe de l’égalité entre les candidats, les candidats indépendants étant lésés dans le cadre de cette composition actuelle. Voyez-vous, on se retrouve avec une Commission où les candidats des partis politiques ont des représentants, ayant voix délibératives alors que les candidats indépendants n’en possèdent pas. Ce qui manifestement fausse le jeu et met à mal le principe d’égalité des candidats.

Aujourd’hui, vous avez une proposition pour la composition de la CEI. C’est laquelle et quand vous regardez le processus en cours, est ce qu’il va vers ce que vous souhaitez pour la CEI ?

Avant de répondre à votre question précise, permettez-moi de rappeler successivement le dispositif de l’Arrêt de la Cour rendue en date du 18 novembre 2016, puis la précision faite par le Premier Ministre Ivoirien, M. AMADOU GBON COULIBALY. Cela vous permettra de mieux comprendre nos propositions.

L’arrêt de la Cour indique ceci mot pour mot :

  « Par ces motifs :

La Cour,  

A la majorité de neuf (9) voix pour et une voix contre, … : 

« 5) Dit que l’Etat défendeur a violé son obligation de créer un organe électoral indépendant et impartial, prévu par l’article 17 de la Charte africaine sur la démocratie et l’article 3 du Protocole de la CEDEAO sur la démocratie et qu’il a également, par voie de conséquence, violé son obligation de protéger le droit des citoyens de participer librement à la direction des affaires publiques de leur pays, garanti par l’article 13 (1) et (2) de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ;

 6) Dit que l’Etat défendeur a violé son obligation de protéger le droit à une égale protection de la loi, garanti par l’article 10 ( 3) de la charte africaine sur la démocratie, l’article 3 (2) de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et l’article 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques ;

7) Ordonne à l’Etat défendeur de modifier la loi n°2014-335 du 18 juin 2014 relative à la Commission Electorale Indépendante pour la rendre conforme aux instruments ci-dessus mentionnés auxquels il est parti ;

8) Ordonne à l’Etat défendeur de lui soumettre un rapport sur l’exécution de la présente décision dans un délai raisonnable qui dans tous les cas ne doit pas excéder une année, à partir de la date du prononcé du présent arrêt… » On voit donc que la lecture de cette partie de l’arrêt amène à constater la centralité de certains termes tels l’indépendance, l’impartialité et l’égalité qui doivent être des fondements et les ferments de la nouvelle CEI.

 Au cours de sa rencontre avec la société civile dans le cadre du dialogue portant sur la réforme de la CEI, a  affirmé que : « notre débat consistera notamment à l’interprétation de l’arrêt…pour voir quelles sont les modifications à apporter, pour permettre que nous soyons tous convaincus que lesdites modifications vont conduire à une consolidation de notre consensus 2013-2014 ». Ces deux rappels ou précisions sont importantes pour mieux comprendre la conformité de nos propositions à l’esprit et à la lettre de l’Arrêt du 18 novembre 2016.

Alors, cela dit, en ayant à l’esprit l’interprétation de l’arrêt de la Cour africaine datée du 18 novembre 2016, nous pensons que les parlementaires ivoiriens devraient éviter de nous proposer une nouvelle restructuration en  augmentant le nombre des commissaires, de manière à accommoder la société civile, tout en reproduisant le même modèle qui consiste à réserver la majorité des sièges des commissaires aux politiciens, ce qui ne contribuerait point à l’avancement des institutions démocratiques en RCI.

Les parlementaires ne doivent pas non plus se contenter simplement de changer le nom ou le nombre des commissaires de la CEI, mais ils doivent expliquer la différence entre l’ancien modèle jugé contraire aux normes de référence de la CEDEAO et le nouveau modèle qu’ils proposent.

Il serait regrettable qu’après tant de morts liés à cette crise post-électorale suite à ce modèle tant décrié, de rebondir avec le même modèle où la seule modification serait le nombre des commissaires des différentes formations politiques et des représentants de la société civile. Voici pourquoi, entre autres positions parfois contradictoires, nous proposons le modèle apolitique pour notre pays, avec une possibilité pour les politiciens d’avoir un droit de regard en tant qu’observateurs au sein de la CEI.

Alors, en quoi nos propositions sont-elles en conformité avec l’esprit et la lettre de l’arrêt de la Cour africaine ?

Tout d’abord, notre proposition supprime la notion de « représentant » qui est incompatible avec la notion d’indépendance

Le conseil constitutionnel ivoirien avait déjà indiqué dans son arrêt en date du 16 juin 2014 que l’indépendance était incompatible avec la notion de représentants.

Notre proposition supprime la représentation de l’Administration. L’administration qu’elle soit ministérielle, parlementaire ou judiciaire demeure gouvernée par le lien hiérarchique. Ce qui ne peut être compatible avec la notion d’indépendance. Ainsi, les Administrations gouvernementale, parlementaire et judiciaire ont été retirées dans nos propositions. C’est ce qui justifie par exemple, le retrait du Conseil supérieur de la magistrature comme organe pouvant proposer une personnalité.

Elle supprime également la présence des religieux. Le retrait des religieux est justifié par le caractère laïc de la République et le principe d’égalité de toutes les philosophies et pensées devant la loi.

Elle préconise la non présence des chefs et rois qui, en vertu de leur statut, se trouvent être des auxiliaires de l’Administration. Aux termes de l’article 175 de la Constitution du 08 novembre 2016, les rois et les chefs traditionnels sont devenus des auxiliaires de l’Administration. A ce titre, ils ne peuvent figurer dans la Commission sans susciter un doute légitime sur leur indépendance.

Aussi, notre proposition donne la place centrale à la société civile 

Nous disons qu’il est bon que la société civile prenne le contrôle de la commission centrale de la CEI et quand nous disons société civile, nous ne parlons pas seulement des ONG . La société civile ne se constitue pas seulement des Ongs. De notre perception, la société civile, comprend donc les Ongs travaillant sur les questions de droits de l’homme, de démocratie et de gouvernance, les universitaires, le monde judiciaire avec les magistrats à la retraite et les avocats…. Il faut l’entendre au sens large du terme. C’est pourquoi dans le profilage des personnes, l’APDH met l’accent sur des personnalités issues du monde universitaire et de l’ordre des avocats ayant un diplôme de troisième cycle en droit public et une expérience nationale et internationale avérée en matière électorale. Il existe aujourd’hui, voyez-vous, des ivoiriens qui sont des experts en matière électorale et qui ont fait leurs preuves à l’international dans le cadre des élections.

Ces personnalités pourraient être approchées pour qu’elles puissent mettre leurs compétences au service de la nation. Il y a donc ces personnes que nous visons. Il y a aussi l’ordre des magistrats et autres qui pourront meubler avec les représentants des organisations des droits de l’Homme, les représentants des organisations féminines des droits de l’Homme qui sont aussi impliqués dans les élections. Nous disons aussi que ces réformes de la CEI ne doivent pas être limitées au niveau de la commission centrale. Il faut aussi réformer les commissions locales parce qu’aujourd’hui, la commission locale est composée a plus de 75% par les représentants des partis au pouvoir. Ce qui de notre point de vue fausse le jeu. En un mot, nous disons que cette nouvelle CEI doit amener les politiciens ivoiriens à comprendre qu’on ne peut pas, dans un pays où tout le monde se soupçonne les uns les autres, être juge et parti à la fois.

Un autre point très important est que notre proposition réserve une compétence liée au Chef de l’Etat relativement aux actes administratifs en rapport avec les élections et pour lesquels, la loi reconnait l’initiative de proposition à la Commission. L’article 2 de la loi sur la CEI prévoit les domaines de compétence de la Commission électorale indépendante. Les propositions faites par la Commission, pour garantir l’indépendance de celle-ci, doivent faire l’objet de décret du Président de la République sans modification préalablement acceptée par la Commission.

De même, notre proposition assure également une autonomie financière à la Commission en lui permettant de disposer directement de son budget avec un audit annuel des comptes de la CEI.

Enfin, notre proposition supprime également les représentants des partis politiques issus de leur direction ou militants de leur parti.

 Si les partis politiques peuvent faire des propositions, la réforme proposée réduit leur possibilité en ce qu’ils ne peuvent proposer une personnalité issue de leur direction ou notoirement connue comme un de leur militant. En plus, ces personnalités ne pourraient avoir de responsabilités directes au sein de la Commission. Ceci pour garantir l’égalité de tous devant la loi en lien avec les candidats indépendants. L’égalité signifie qu’aucun groupe social ou aucun individu ne saurait tirer un avantage ni subir un désavantage de la loi commune.

L’égalité devant la loi conserve par là un lien conceptuel avec la notion d’abolition des privilèges. Appliquée à la composition de la CEI, il va s’en dire qu’aucun candidat ne devrait, en toute bonne logique juridique, avoir de représentant au sein de la CEI. En un mot, soit chacun des candidats y voit siéger un de ses représentants, soit aucun d’eux n’y voit figurer son représentant. La seconde option semble manifestement être la plus juste d’autant plus qu’il existe des candidats indépendants qui ne sont pas forcément connus au moment de la composition de la CEI. Le législateur ivoirien se doit donc de faire montre d’une grande prudence et éviter une situation qui pourrait à nouveau mettre à mal le principe d’égalité des candidats devant la loi au regard de la composition de la CEI tant au niveau de la Commission centrale que des commissions locales. Au surplus, pour limiter cette inégalité, la proposition met en exergue l’idée que les personnalités proposées par les partis politiques n’aient pas voix délibérative.

Voici pour l’essentiel les grands traits de nos propositions.

Pour ce qui est du second volet de votre question, nous notons simplement qu’une réunion d’information assortie d’interventions de quelques leaders politiques et de la société civile ont eu lieu   à l’occasion des  deux rencontres séparées avec le Gouvernement. Après quoi, des Ongs et des partis politiques ont déposé leurs propositions. Nous en sommes donc là. Pour le moment, nous n’avons pas de raisons objectives de douter de la bonne foi du gouvernement. Nous espérons vivement que pour la suite il y ait un véritable dialogue inclusif entre le gouvernement et les toutes les personnes morales ayant déposé leurs propositions auprès du Ministère de l’intérieur. Cela devait permettre à chaque partie de justifier de la pertinence de sa proposition et surtout de sa conformité à l’arrêt du 08 novembre 2016. Notre vœu, notre seul vœu est qu’aux termes de ces échanges, l’Etat de Côte d’Ivoire prenne une décision qui rende notre cette CEI  conforme à la l’esprit et à la lettre de l’arrêt du 08 novembre 2016.

A vous écouter, on dira que vous optez pour une commission apolitique ?

Absolument. Cela serait l’idéal pour nous. C’est surprenant que dans un pays où tout le monde est suspicieux, que dans le concours le plus important, les partis en compétition veuillent à la fois contrôler l’arbitrage de la compétition. Nous disons donc qu’il est nécessaire que, pour le respect de la mémoire des 3000 morts, que cette commission électorale politique et politisée laisse place à une nouvelle Commission électorale. Nous le disons en ayant à l’esprit, la première Commission indépendante qui s’appelait la CNE (Commission nationale électorale).

Cette CNE a produit un travail qui a été apprécié par les experts internationaux et qui est cité dans les rapports. Cette Commission dirigée par Monsieur Honoré GUIE est une Commission qui a été intraitable et qui a fait montre d’une indépendance en 2000. Cette Commission, vous vous souvenez-vous a été dirigée par la société civile. C’est dire que la société civile, lorsqu’on lui fait confiance, lorsque les conditions d’une indépendance véritable lui sont fournies, elle a les capacités, les moyens et la volonté de s’approprier son indépendance et de l’assumer.

Et selon vous, cela suffirait à avoir des élections crédibles ?

La seule réforme de la CEI ne suffira pas à garantir un scrutin apaisé et transparent. Déjà, l’indépendance recherchée doit être vue et analysée aussi au niveau financier. Aujourd’hui, la CEI actuelle voit ses finances passées par le canal du ministère de l’Economie et des Finances. Comparativement au Ghana ou le budget de la Commission électorale ghanéenne est inscrit directement au budget de l’Etat. Nous pensons que la Côte d’Ivoire doit opter pour un tel mécanisme.

Il faut peut-être s’inspirer de la Commission ghanéenne, faire en sorte que la question du financement des partis politiques soit une fonction dévolue à la Commission électorale de sorte que le parti au pouvoir par le canal de son ministère ne puisse pas faire du chantage ou influencer de quelque manière que ce soit les partis de l’opposition lorsqu’il y a des désaccords sur les questions d’intérêt national. Nous disons qu’au-delà même de la réforme de cette Commission électorale, la question du découpage électoral doit être revue et corrigée sur des bases crédibles.

Nous disons qu’il faut faire en sorte que le Code électoral soit arrimé à la nouvelle constitution. Vous notez avec moi que la nouvelle constitution a donné naissance à des institutions nouvelles qui n’existaient pas. Le Sénat est un exemple. Nous disons qu’il y a une disposition, notamment l’article 4 de la constitution ivoirienne du 8 novembre 2016 qui proscrit la discrimination fondée sur la fortune. Or vous constatez, que malheureusement dans le Code électoral, il est demandé aux candidats à l’élection présidentielle de fournir une somme de 20 millions de FCFA. Cela suppose qu’un candidat qui n’a pas les moyens financiers et qui peut être le plus compétent du pays ne puisse pas pouvoir participer à ces élections faute de pouvoir réunir ces 20 millions. Nous disons que cela doit amener tous les ivoiriens, en tout cas, la classe politique et la société civile à réfléchir à de nouvelles modalités pour qu’en lieu et place des 20 millions, l’on puisse réfléchir à une nouvelle formule.

Il faut également s’attaquer à la liste électorale, et in fine, opérer une véritable réforme du Conseil constitutionnel dont le rôle est plus important que celles des autres institutions en charge des élections.

2020 approchent à grand pas. La réforme n’est pas encore effective. Pensez –vous que les pouvoirs publics rament à contrecourant ?

Je ne saurais vous le dire. Je note qu’il y a déjà eu des rencontres suivies de la soumission des propositions. Nous sommes dans l’attente de la suite du processus annoncé. Toutefois, pour éviter des débats à n’en point finir parce que nous sommes à un peu plus d’un an des élections, il est bon d’avoir à l’esprit  que l’article 2 du Protocole de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance additionnel au protocole relatif au mécanisme de prévention, de gestion, de règlement des conflits, de maintien de la paix et de la sécurité prévoit qu’ aucune réforme substantielle de la loi électorale ne doit intervenir dans les six (6) mois précédant les élections, sans le consentement d’une large majorité des acteurs politiques. Il est bon d’avoir ce délai à l’esprit dans la conduite de la réforme électorale en Côte d’Ivoire.

A vous écoutez, au regard de la réalité actuelle, notamment avec le PDCI et d’autres partis de l’opposition, qui se sont réunis pour faire leur proposition sur la réforme de la CEI, ils ont souhaité que le processus soit élargi aux partis politiques et à la société civile. Un vœu qui rame à contrecourant de ce que vous dites. Parce que, comme vous l’avez dit, tous les partis politiques sont d’accord sur le fait qu’ils soient membres de cette CEI ? Est-ce qu’on n’est pas dans une dynamique qui appelle au pessimisme vis-à-vis de ce que vous souhaitez pour cette CEI ?

 Nous restons optimistes, malgré les difficultés qui peuvent survenir. Nous sommes pour que cette réforme se fasse dans le cadre d’un dialogue idéalement inclusif. La question fondamentale est de savoir si effectivement le gouvernement a vraiment la capacité de réunir tous les membres de la société civile et tous les partis politiques à la fois. On est dans un contexte où nous avons plus cent (100) organisations de la société civile ; pour ce qui est des partis politiques, j’ignore le nombre exact dans notre pays et j’en découvre chaque jour.

Est-ce qu’on peut demander au gouvernement de les réunir tous, d’associer toutes les associations de la société civile ? Mon point de vue est qu’il faut faire en sorte que  les organisations de la société civile qui ont fait leurs preuves en matière électorale, en matière des droits de l’Homme soient véritablement convoquées à l’occasion de ses assises. C’est vrai, et nous le regrettons, que certaines organisations ou partis politiques importants n’aient pas été associées. Nous continuons à plaider pour qu’ils puissent prendre part à ces rencontres qui on l’espère prendront assez rapidement la forme d’un dialogue inclusif et responsable. Mais cela dit, le gouvernement a indiqué qu’il n’est pas fermé à recevoir des propositions des ONG ou des associations qui n’ont pas été invitées à l’occasion de la réunion avec le premier ministre et le gouvernement.

Ceci est déjà une bonne chose. Ce que nous souhaitons encore, est qu’il y ait un véritable débat. Et que ce soit dans la confrontation des idées que cette CEI nouvelle que nous appelons de tous nos vœux puisse naître. Faisons nos propositions en ayant à l’esprit que la Cour a indiqué que la Côte d’Ivoire avait violé son obligation de mettre en place un organe indépendant et impartial, que la Côte d’Ivoire avait également violé le principe d’égalité des candidats et cela est extrêmement important. Il faut que toutes ces propositions qui seront formulées ne perdent pas de vue ces trois éléments.

Est-ce qu’éventuellement, si toutes ces recommandations de la Cour africaine n’étaient pas respectées, que cette CEI qui sortirait de ce processus n’est pas conforme aux exigences de la Cour africaine, qu’est ce qui pourrait arriver ? Est-ce que l’APDH irait saisir à nouveau la Cour africaine ? Quelle est la procédure qui devrait s’enclencher à la suite de cela ?

Je note qu’on apprécie bien le mot recommandation en Côte d’Ivoire. Mais ici, Il est bon de rectifier et d’indiquer qu’il ne s’agit pas de recommandations, mais d’une décision donc d’injonctions adressées à notre pays. Nous continuons naïvement à croire que le gouvernement et tous les acteurs associés à cette réforme ne feront pas l’erreur de servir à la nation ivoirienne, une CEI qui soit aux antipodes de la décision de la Cour africaine. Si c’était le cas, l’APDH aviserait.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire nous aviserons.

Est-ce qu’aujourd’hui, une CEI qui serait conforme aux exigences que vous avez énumérées auparavant suffit-elle à sauver la Côte d’Ivoire d’une élection présidentielle en 2020 qui fait déjà peur ? Est-ce que cela suffit ? Est-ce que des institutions comme le Conseil constitutionnel dont la responsabilité a été engagée dans la crise postélectorale de 2010, ainsi que la RTI, puisque vous vous rappelez qu’en 2010, les résultats ont été proclamés sur une télévision française ; Est ce que le Conseil constitutionnel et la RTI ne devraient pas entrer en compte dans ces réformes dans la perspective d’une élection transparente et équitable comme tous les ivoiriens le souhaite ?

Vous avez raison de le dire et nous l’avons déjà indiqué qu’au-delà de la Commission électorale indépendante, et dans le cadre du droit à la garantie de non répétition, nous plaidons pour une réforme holistique du cadre juridique et institutionnel des élections en Côte d’Ivoire. Au-delà de la CEI donc, nous pensons qu’il est extrêmement important que le Conseil constitutionnel ivoirien soit revue et corrigé en raison de la responsabilité du juge des élections depuis 2000 dans les crises électorales ou post-électorales dans notre pays.

Vous plaidez pour une réforme du conseil constitutionnel dans un contexte où des syndicats de la magistrature ont fait une déclaration dénonçant l’intrusion de l’exécutif dans leur domaine de compétence.  Cette immixtion de l’exécutif ne  met-elle pas à mal le principe de la séparation des pouvoirs ?

Cela relève de l’évidence. La déclaration de deux gros syndicats de la Magistrature a achevé de démontrer l’ingérence de l’exécutif dans le domaine judiciaire. C’est une question sur laquelle l’APDH reviendra sous peu. En dehors de cela, au regard de toutes ces données, nous proposons une réforme du Conseil constitutionnel.  Il y a dans la sous-région ouest africaine, plusieurs modèles. Il y a un modèle qui nous semble intéressant. C’est le modèle du Conseil constitutionnel du Niger. Au Niger, le Conseil constitutionnel est composé de sept membres.

Le Président de la République choisit un membre, le deuxième membre est choisi par le bureau de l’Assemblé nationale, et non par le président de l’Assemblée nationale. Les cinq autres sont élus respectivement par chaque ordre professionnel desquels ils sont issus. Et vous verrez par exemple, qu’il y a un représentant qui est élu par le syndicat des magistrats, il y a un deuxième qui est élu par le syndicat des magistrats, il y a un troisième qui est élu par le corps professoral de droit public et ainsi de suite. Le fait que ces professionnels soient élus par leurs pairs, les amène à ne pas se sentir redevable d’un quelconque pouvoir. C’est d’ailleurs ce qui a amené le conseil constitutionnel à ne pas suivre Monsieur Tandja dans sa triste aventure heureusement avortée par l’attitude des juges du conseil constitutionnel et le peuple du Niger.

Nous plaidons donc pour la réforme du Conseil constitutionnel ivoirien. Et au-delà de cela, vous l’avez indiqué, la RTI. La RTI doit, dans le cadre de la campagne électorale, définir des règles claires pour qu’avant la campagne et pendant la campagne électorale ; parce que on ne le dit pas assez, en Côte d’Ivoire, il y a toujours eu depuis des années, des sortes de pré-campagnes avant l’heure. Lorsque dans un pays, un seul parti politique voit ces manifestations présentées à la télévision au détriment des autres, il y a matière à s’interroger. Pourquoi le fait-on pour un seul parti et pourquoi néglige-t-on celui des autres. Nous disons qu’il faut des horaires clairs pour que chaque parti politique et aussi des Ongs puissent prendre part au débat public parce que tous les ivoiriens participent à la vie de la RTI en payant des redevances.

Aujourd’hui, quelle est votre visibilité de l’élection présidentielle de 2020 ? Il y a la candidature du président Ouattara qui fait l’effet de plusieurs débats, il y a Henri Konan Bédié qui risquent de revenir et également Laurent Gbagbo, qui, s’il est libéré dans des conditions qui lui permette de participer au jeu politique, est éventuellement présenté comme un éventuel candidat… Pour résumé, nous avons à l’horizon, un remake de la présidentielle de 2010 qui se profile. Comment vous réagissez à cette perspective, d’ailleurs, qui nous donne l’impression que nous allons revivre la crise de 2010 avec son corollaire de morts ?

Il est évident de noter que le tonnerre à commencer à gronder sur la tête de la Côte d’ivoire. Le ciel s’assombrit. Il appartient à chaque ivoirien, à chaque acteur politique de faire montre d’intelligence nationale en posant des actions allant dans le sens de la pacification de 2020. Mais aujourd’hui, à entendre les différents acteurs politiques, nous sommes inquiets. Les dérives verbales sont énormes en Côte d’Ivoire et cela inquiète. On sent de plus en plus la violence verbale monter. En oubliant qu’hier, ce sont ces violences verbales qui ont entrainé ce que le pays a vécu.

On oubli très souvent que la parole est comme un pistolet chargé qui peut protéger et détruire. Nous invitons déjà la classe politique à faire montre de pondération dans leur discours. Cela dit, sur la question des différentes candidatures, des présumés candidatures du président Ouattara, et de tous les autres acteurs, pour le moment, cela est au stade de rumeurs. Mais le moment venu, nous donnerons notre position sur ce que le droit ivoirien dit clairement, parce qu’il y a des débats qui n’en sont pas vraiment parce que pour nous, le texte constitutionnel est clair, mais nous y reviendrons.

Je vous remercie

C’est moi qui vous remercie.

Interview  réalise par Kouakou Kouamé


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